Nous sommes bien peu de choses, ou la gouvernance de l’agglomération.

Nous sommes bien peu de choses, perdus que nous sommes dans une agglomération qui nous dépasse et dont le mode de fonctionnement est si obscur qu’il faut se pincer pour se dire que c’est bien vrai.

Ce n’est pas l’aspect institutionnel qui importe. On sait que l’agglomération est gérée par un conseil communautaire composé d’élus des communes regroupées. Il y a un bureau, un président, une kyrielle de vice-présidents, des commissions, mais ce n’est pas ceci qui est fondamentalement intéressant. Des débats existent, mais comme dans toutes les collectivités locales, les décisions se prennent en amont des séances qui ont surtout pour fonction de poser le voile pudique de l’illusion démocratique sur une gouvernance plus souterraine.

Dire que le fonctionnement réel est surtout tramé dans l’ombre n’est pas faire injure à l’institution, car c’est le lot de la quasi-totalité des organes démocratiques. En dehors de la Suisse, la démocratie comporte partout dans le monde une part d’illusion.

Ce qui est intéressant c’est d’analyser le mode de gouvernance réel.

Si l’on suit le cheminement des grands projets, par exemple le tram, on constate rapidement qu’ils sont muris en réalité dans un vivier d’agences expertes prestataires d’études, puis portés par l’administration de la communauté, validés ensuite par les élus après un passage en commission, enfin votés en séance. Si bien qu’au fond ce qui impacte de manière décisive un projet quelconque, c’est l’agence experte qui l’a «étudié», à prix élevé, mais ça c’est encore une autre question.

La vérité vraie est que celui qui tient la plume, l’expert, tient en réalité le pouvoir. Son vocabulaire circule entre ses études, ses présentations, et les décisions finales. Son vocabulaire est repris par les élus, en paquet. Les élus se mettent à parler la novlangue fourbie dans les officines mandatées, en symbiose avec celle de l’administration.

Mais il n’y a pas que le vocabulaire. Il y a aussi les idées. Les idées sont ce qui paraît manquer le plus aux organes communautaires, ils les puisent essentiellement dans leur administration qui se nourrit directement des analyses produites par les bureaux expertaux. Toutes les idées viennent de ces agences. Et toutes ces idées sont absolument marquées au fer rouge d’une seule inspiration politique : celle de la gauche. Les bobos règnent désormais en maître à l’échelon local, quelles que soient les couleurs politiques des élus. D’où le surgissement de tous les thèmes bobos : la sacralisation des transports en commun, la punition des automobilistes, l’écologie à la mode Duflot, le primat du durable.

Un exemple récent tiré d’une des commissions de l’agglomération (je n’arrive ni à dire «agglo» ni à l’écrire, le mot me fait horreur avec ses sonorités de borborygme d’adolescent). Le débat était venu sur le thème du chauffage. À la tribune une savante jeune dame lunettée commentait des diapos projetées sur l’écran, et son discours suivait ce fil, tout fleuri de l’étincelante novlangue des experts. Elle fit une incidente sur la nécessaire «pédagogie» (lisez : fouet) qui devait être déployée pour dissuader les particuliers de se chauffer au feu de bois. Because la pollution. Le même thème que celui suivi par les autorités administratives parisiennes qui prohibèrent d’un trait de plume les feux dans les âtres. Pour une fois Mme Ségolène Royale a su conserver le réflexe du bon sens, et fit retirer cette imbécilité. Exit les cheminées donc. Ou plutôt silence. Personne dans la salle n’a émis la moindre protestation contre cette idée qui est passée comme une lettre à la poste.

Autre exemple le tram. Son tracé est idiot puisqu’il ne va pas à la gare. Mais d’où vient donc cette idée ? C’est simple : de la gauche. Pourquoi ? Parce que la gauche estime que le quartier du Perrier où le tram est supposé aller est sa chasse gardée, son vivier électoral. Et voilà toute l’agglomération embarquée dans le soutien politique au socialiste Dupessey. La justification est en apparence donnée par le technicien. Le technicien fait un discours sur la nécessité de desservir ce quartier très dense, ce qui procurera au transport ses clients, oubliant au passage que l’un des attraits de ce quartier est justement sa moindre densité que d’autres quartiers. Le technicien cache l’idéologue, lequel fonctionne en symbiose politique avec un seul parti : celui de M Dupessey. Le tout débouche sur une double illusion. L’illusion que le tram va au Perrier, en fait il s’arrête bien avant. L’illusion de la rationalité, en fait le choix n’est pas rationnel, il est politique, de politique politicienne.

Le technicien tient la plume de l’agglomération, il en tient en dernière analyse le pouvoir.